- MAILER (N.)
- MAILER (N.)Impossible de rassembler dans une somme close l’œuvre de ce flamboyant boucanier qui, de foucades en coups d’éclat, a si souvent brûlé les planches de la scène littéraire américaine. Norman Mailer, c’est plutôt un chaos d’esquisses, d’essais, de romans, où chaque fois il s’aventure en terrain neuf, à découvert, prenant des risques, poussant sa chance, et qu’il ne cesse ensuite de reprendre pour y ajouter, au fil des années, commentaires et gloses. Une œuvre ouverte, en métamorphose, mais toujours le même nerf. L’homme qui disait en 1944 vouloir devenir «un nouveau Malraux» a réussi une époustouflante traversée du quart de siècle qui a suivi. De la guerre parmi les atolls du Pacifique jusqu’aux marais et dunes de Floride où il assiste, l’été 1969, au grand envol vers la Lune, en passant par Hollywood, par l’Alaska où il rêve sa chasse à l’ours, par Washington où il mène la «marche pour exorciser le Pentagone» ou New York où il se porte candidat à la mairie, pareil au Kilroy des graffiti que les G.I. de la Seconde Guerre mondiale gravèrent sur tous les pans de murs (Kilroy was here! ), Norman Mailer a toujours «été là», au centre de l’arène, sur le ring, kangourou boxeur, mais néanmoins dandy, affrontant, gants aux poings, tout ce qui se présente, relevant avec une pugnacité pleine de verve tous les défis. Ce gosse de Brooklyn n’aura jamais cessé de mener un combat singulier et complice avec l’ombre du grand Hemingway. Comme lui, Norman Mailer, enfant terrible, macho parfois burlesque, est une star, avec son panache et aussi ses failles secrètes qu’il ose explorer, spéléologue de ses intimes terreurs. Sauf que l’Amérique entière est sa plaza de toros et qu’au fond il est toujours resté celui qui va débarquer au petit matin sur un atoll tenu par l’ennemi, l’oreille aux aguets, la peur au ventre, épiant bruits et craquements, mais avec le cœur qui lui bat de se trouver enfin au cœur de l’événement, prêt à donner, en comédien qu’il est, le fabuleux spectacle de ses empoignades avec l’Amérique, sa hantise, sa bête noire et son plus tenace amour.Les rouages de LéviathanNé le 31 janvier 1923, Norman Mailer grandit à Brooklyn. Une enfance sage: rien, chez ce garçon passionné de modèles réduits et d’aéronautique qui joue du saxophone et est toujours le premier de sa classe, n’annonce les excentricités à venir. Mailer a d’ailleurs comme effacé son enfance et n’a jamais publié son roman sur Brooklyn. Pas de nostalgie chez lui; il est toujours sur la crête avancée de la vague, scrutant le monde à venir. À neuf ans, sur un cahier d’écolier, il écrit un récit, inspiré de La Guerre des mondes , où la Terre doit se défendre contre l’invasion des Martiens, et il restera quelque chose de ce schéma dans toute son œuvre: eux et nous, eux et la conspiration pour conquérir le monde, nous et la résistance locale, farouche, pouce à pouce. À seize ans et demi, Mailer entre à Harvard où il fait des études d’ingénieur et découvre le grand roman américain de l’époque: la trilogie Studs Lonigan de J. T. Farrell, U.S.A. de Dos Passos, Thomas Wolfe, Hemingway, Faulkner. Appelé sous les drapeaux en mars 1944, il participe aux combats du Pacifique et à partir de 1946 écrit le plus célèbre, avec Tant qu’il y aura des hommes de James Jones, des romans américains de la Seconde Guerre mondiale: Les Nus et les Morts (The Naked and the Dead , 1948). Pourtant, c’est par une sorte de malentendu que ce livre passe pour un «roman de guerre». On y suit la vaine mission de reconnaissance d’une patrouille perdue dans la jungle d’une île et une technique panoramique inspirée de Dos Passos fait de cette patrouille une image en raccourci de la société américaine dans sa diversité. Hamlet de cette histoire, le lieutenant Hearn est fasciné par le sergent Croft, originaire des terres rouges du Texas, traqueur de bêtes, chasseur de daims dont la violence barbare, sauvage, individuelle, s’oppose dans le roman à l’autre violence, plus fascinante encore, celle qu’exerce le général Cummings, sous le couvert de la hiérarchie militaire, la violence d’État, anonyme, sans visage, mais qui vous brise. Dans ce dernier roman de la Dépression qui montre l’écrasement des hommes pris dans les rouages de la machine sociale, c’est l’ombre de la guerre à venir qui se projette. La guerre est un laboratoire, le dernier état de l’organisation sociale, où se met en place le Léviathan de la technologie, et ce qui obsède Mailer, c’est de mettre au jour les racines obscures de cette perversion puritaine qui transforme la violence native en hantise de la conquête et du pouvoir et place au centre de la toile (au centre bientôt du Pentagone) un Achab fou.Une saison en enferLe succès vint, fulgurant comme il peut l’être en Amérique, avant que Norman Mailer ait trouvé sa voix ou son rythme. Suivit alors un long passage à vide, et beaucoup donnèrent Mailer pour fini, l’auteur d’un roman à succès qui ne parviendrait jamais à se hisser à nouveau à la hauteur de son premier exploit. Il aurait été facile de faire carrière commerciale dans la même veine d’ancien combattant: Norman Mailer choisit de se tailler de nouveaux chemins, et pour cela il faut opérer comme «une lobotomie du passé». Rivage de Barbarie (Barbary Shore , 1951) est l’histoire d’un amnésique à la dérive, un «étranger», un homme du souterrain qui, dans le meublé sordide de Brooklyn où il est venu pour écrire un roman, cherche une éthique de survie dans un monde où la guerre continue sous un autre visage, un monde retournant à la barbarie, toutes illusions politiques (et en particulier celles de 1917) effondrées. Dans Le Parc aux cerfs (The Deer Park , 1955) s’affirme encore la parenté profonde de Mailer avec Hawthorne et Melville, sa manière chirurgicale d’empoigner le nœud de vipères qui se loge au cœur obscur où se nouent les passions. Chronique du déclin d’un cinéaste mis sur la «liste noire» maccarthyste et qui glisse vers la stérilité, le roman est dominé par la figure perverse de Marion Faye, gourmet du mal, pourvoyeur en plaisirs, prince d’un monde où toutes sources vives se sont taries.Mailer traverse alors une phase mouvementée de sa vie privée. Se lançant à corps perdu dans les nuits de la bohème de Greenwich Village, il se soucie moins désormais d’être un romancier qu’une sorte de prophète: comme D. H. Lawrence, il veut repousser les frontières de l’expérience, être le «mineur de fond» des strates enfouies, le sourcier des émotions que l’État totalitaire veut tuer à petit feu derrière les barbelés. L’influence de Reich, celle de l’existentialisme viennent se greffer sur le mythe américain de la «frontière» pour donner cette sorte de manuel de survie dans la cité de la nuit et la jungle d’asphalte qu’est The White Negro (1957) où Mailer esquisse le portrait d’une sorte de dandy pour notre temps, jouant, sur le qui-vive, un jeu de poker avec le risque et la mort.Retour dans l’arèneÀ partir de 1959 et de la publication d’Advertisements for Myself , Norman Mailer amorce sa seconde carrière d’écrivain. À la première personne (mais le «je» qui parle là est un «je» construit à la manière de Whitman, un «je» théâtral et de bateleur), Norman Mailer, seul sur l’estrade, s’en prend à l’Amérique qui a stérilisé la vie créative: il faut marcher sur la lisière de la violence plutôt que l’exiler, l’interdire, l’anesthésier et la transformer en violence anonyme. Encerclés, il faut faire une brèche. Dans The White Negro , Mailer a trouvé sa brèche; par elle il revient au roman avec Un rêve américain (An American Dream , 1965). C’est une sorte de thriller élisabéthain, à la limite du pastiche, tenant à la fois de Christopher Marlowe et de Dashiell Hammett. Rojack y étrangle sa femme, qui a fini par représenter pour lui l’ornière où il s’enlise, puis plonge dans le New York nocturne, dans la jungle, afin d’exhumer son moi primitif enfoui et, nu enfin au cœur de l’arène, sans le rempart des institutions, faire face à sa sauvagerie intime, échapper ainsi à la violence étatique. Rompant également avec la technique naturaliste de ses précédents romans, Mailer explore celle du monologue. Il la domine avec maestria dans Pourquoi sommes-nous au Vietnam? (Why Are We in Vietnam? , 1967): ce récit d’une chasse au grizzly en Alaska retranscrit le vieux mythe américain (dans les terres sauvages, capturer l’animal quasi fabuleux) à travers une sorte d’opéra de voix, un kaléidoscope d’idiomes où l’on entend le continent entier dans sa diversité. Un disc-jockey, qui est peut-être un Noir de Harlem, infirme, cloué sur son lit, se met à l’écoute des voix qui montent de l’Amérique, qui disloquent le langage officiel, percent à travers sa sclérose pour faire du massacre technologique des ours sur la banquise une métaphore de ce qui se passe, à la même époque, au Vietnam: «Et maintenant, mesdames messieurs, amis et amants, vous tous qui croupissez dans le vaste cachot de l’Amérique, prenez-en de la graine... Ici D. J. champion des disc-jockeys, qui vous a parlé d’Amérique, Vietnam, bourbier d’enfer.»Le reportage sur le vifLa chronique à la première personne de l’Amérique, Norman Mailer, depuis 1959 lorsque à trente-six ans il dressait le bilan de sa vie, l’a encore approfondie et amplement orchestrée. Fou du roi dans The Presidential Papers (1963), il traduit à travers un moi pluriel de son invention tous les détails de la vie américaine, filtrant l’histoire en train de se faire à travers sa propre sensibilité, luttant ainsi contre l’anesthésie du langage par les médias et la presse officielle. À l’époque du White Negro , Norman Mailer avait été le compagnon de route des beats ; à partir de 1967, il devient le plus étonnant représentant de l’école du «nouveau journalisme». Le 21 octobre 1967, il participe à la manifestation qui se déroule à Washington contre la guerre du Vietnam et publie en 1968 le récit Les Armées de la nuit (The Armies of the Night ) où le rebelle solitaire retrouve ses fantasmes anciens, seul face au Pentagone, centre du pouvoir technocratique et militaire, errant dans le monstrueux labyrinthe des couloirs sans trouver personne qui d’homme à homme soit responsable en son nom propre du napalm. L’été 1968, il suit de la moiteur de Miami au «charnier de Chicago» les péripéties de la campagne électorale et publie Miami et le siège de Chicago , portrait parfois lyrique de l’Amérique, de sa sauvagerie, de sa diversité, de ses vastes paysages. En juillet 1969, Mailer se souvient qu’il a été ingénieur en aéronautique; son reportage sur le lancement d’Apollo-12, Bivouac sur la Lune (Of a Fire on the Moon , 1969) est écrit depuis l’intérieur du ventre de ce Léviathan qui l’obsède: la N.A.S.A. a remplacé ici le Pentagone, mais derrière, c’est toujours, comme dans Les Nus et les Morts , l’ombre de Moby Dick qui se profile. Qu’il évoque Marilyn Monroe (Marilyn , 1973), analyse les graffiti du métro de New York, assiste au combat entre Muhammad Ali et Joe Frazier, réplique au mouvement féministe qui l’a pris, avec Henry Miller, comme cible, lui, ses quatre femmes et ses sept enfants (The Prisoner of Sex , 1971), il n’y a pas de meilleur journaliste en Amérique et sa fertilité grandiose, sa verve élisabéthaine ont donné à la langue anglaise des bonheurs qu’elle n’avait pas connus peut-être depuis D. H. Lawrence. S’exposant, se masquant parfois, s’imposant toujours, il est là, les cheveux en bataille, les nerfs à vif, s’engouffrant dans les brèches, en première ligne, son œuvre plus que jamais ouverte.
Encyclopédie Universelle. 2012.